le 4 mai 2020

L’année 2020 est une année charnière pour la lutte contre les changements climatiques. Les pays riches sont appelés dès maintenant à intensifier leurs efforts en précisant comment ils comptent réaliser les importantes diminutions de leurs émissions qui seront requises d’ici 2030.

Plutôt que d’éliminer progressivement les industries à haute intensité de carbone pour éviter une catastrophe climatique, des gouvernements les renforcent en répondant favorablement à leurs appels à l’aide.

Le lobby de l’industrie pétrolière et gazière du Canada réclame une aide gouvernementale allant jusqu’à 30 milliards de dollars. Ottawa a déjà annoncé plusieurs soutiens financiers au secteur, et d’autres seraient à venir. Le 17 avril, le gouvernement a annoncé de nouveaux prêts et garanties pour des compagnies pétrolières et gazières de taille moyenne, qui seront réalisés par le biais d’Exportation et développement Canada (EDC) et de la Banque de développement du Canada (BDC), ainsi que des fonds destinés à nettoyer les puits abandonnés et des prêts pour la réduction des émissions. Il a en outre indiqué que du soutien au crédit supplémentaire pour les grandes sociétés pétrolières et gazières était toujours en cours de planification.

On ignore la valeur totale de cette aide gouvernementale. Bien que le gouvernement ait précisé les montants pour les programmes visant le nettoyage des puits et la réduction des émissions (respectivement 1,7 milliards et 750 million de dollars), il n’a avancé aucun chiffre en ce qui concerne les soutiens d’EDC et de la BDC. Lorsqu’il a été interpellé à ce sujet, le ministre des Finances Bill Morneau a affirmé que « nous n’imposons aucun plafond » au programme, qui sera « axé sur la demande ». Aucune information n’a encore été dévoilée non plus sur la valeur des prochaines aides financières qui seront affectées aux grandes entreprises de combustibles fossiles.

Les compagnies pétrolières et gazières vont également bénéficier des aides mises en place par Ottawa pour l’ensemble des secteurs économiques, dont la subvention salariale de 75 pour cent ainsi que le Programme de crédit aux entreprises (PCE), d’une valeur de 65 milliards de dollars. Ce dernier comprend des prêts et d’autres mesures de soutien fournis, encore une fois, par l’intermédiaire d’EDC et de la BDC. L’industrie pétrolière et gazière est identifiée comme secteur prioritaire pour le PCE.   

Tel que le demandent un large éventail d’universitaires et d’acteurs de la société civile, les mesures d’aide économique devraient bénéficier directement aux travailleurs plutôt qu’aux entreprises, et ne devraient en aucune façon retarder l’élimination progressive d’une industrie qui alimente l’urgence climatique, laquelle coûte déjà la vie a des centaines de milliers de personnes chaque année.

La réponse du Canada à la crise climatique demeure nettement insuffisante. Le pays est en voie de rater la cible de réduction des émissions qu’il s’est fixé pour 2030. Bien que la très grande majorité de ses réserves de pétrole doivent rester inexploitée pour limiter le réchauffement à 1.5°C, Ottawa continue depuis des années à injecter des milliards de dollars en fonds publics pour développer davantage l’industrie. Le plan d’aide d’Ottawa vient consolider encore plus cette approche et risque de nous éloigner davantage de nos objectifs en matière de réduction des émissions. 

Comme le signale l’ancienne Commissaire en environnement de l’Ontario, les détails concernant les conditions du plan de sauvetage restent vagues. Le gouvernement n’a pas expliqué comment le Parlement sera informé de quelles compagnies vont profiter de ces appuis, ni de la manière dont ils seront utilisés, ou du nombre d’emplois qui seront préservés grâce au programme.

Le recours à EDC comme véhicule de ce soutien constitue également une source de préoccupation. Des observateurs ont depuis longtemps signalé le manque de transparence dans les opérations d’EDC : une enquête menée récemment par le Globe and Mail a fait état d’une « tendance au secret » et d’une « supervision laxiste » au sein de la société d’État, tandis qu’un rapport gouvernemental préparé dans le cadre d’un examen législatif à venir a confirmé les pratiques déficientes d’EDC en matière de divulgation.

Il est encore temps pour Ottawa de changer de cap. Le gouvernement peut renoncer au plan de sauvetage pour les grandes entreprises de combustibles fossiles et imposer des limites et des conditions strictes sur l’aide déjà annoncée pour les compagnies de taille moyenne. Les fonds publics seraient mieux employés à appuyer la transition des travailleurs vers d’autres secteurs. Ottawa doit ensuite mettre en place des mesures rigoureuses de transparence et de divulgation afin de tenir le Parlement et les Canadiens informés des coûts globaux, économiques comme environnementaux, de l’aide fournie aux entreprises d’énergies fossiles. 

Les émissions associées à chaque projet pétrolier et gazier sauvegardé grâce à l’aide gouvernementale devront être comptabilisées et compensées sans délai. Les mesures sérieuses face à l’urgence climatique ne peuvent plus attendre. Trop de vies humaines sont en jeu.

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