Des experts aux députés : le Canada doit cesser de financer des combustibles fossiles

Il y a un an, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat a déclaré que les émissions projetées des infrastructures existantes de combustibles fossiles étaient déjà suffisantes pour amener le monde au-delà de la limite de réchauffement de 1,5 °C établie dans l’Accord de Paris. Pourtant, l’expansion incessante de cette infrastructure se poursuit, les pays prévoyant d’augmenter collectivement la production de combustibles fossiles jusqu’à deux fois le volume auquel il faudrait la limiter pour éviter un réchauffement supérieur à 1,5 °C.

Le Canada est l’un des pires contrevenants sur ce point. D’ici 2025, il prévoit d’augmenter sa production de pétrole et de gaz dans des proportions plus importantes que n’importe quel autre pays du monde, à l’exception des États-Unis, selon un rapport récent de Oil Change International. Le gouvernement fédéral favorise cette expansion de nombreuses façons, notamment en apportant chaque année des milliards de dollars de soutien financier public à l’industrie. Bien qu’Ottawa ait réduit la plupart de ses financements pour l’exploitation des combustibles fossiles à l’étranger, elle n’a pas encore tenu sa promesse de « développer un plan » pour arrêter complètement le financement de l’industrie.

David Wheeler, Ph. D., fait une présentation lors de l’événement du 21 mars sur la Colline du Parlement.
David Wheeler, Ph. D., fait une présentation lors de l’événement du 21 mars sur la Colline du Parlement.

C’est avec ces enjeux en tête qu’Above Ground a réuni des experts du monde universitaire et de la société civile sur la Colline du Parlement le mois dernier pour une discussion non partisane sur les prochaines mesures que le Canada doit prendre pour mettre fin à son soutien aux combustibles fossiles. L’événement était coparrainé par les députés Leah Taylor Roy (Parti libéral), Laurel Collins (NPD), Monique Pauzé (Bloc Québécois) et Elizabeth May (Parti Vert), et a été suivi d’une conférence de presse.

En présence de députés et de membres du personnel politique de tous les partis, les membres du groupe d’experts ont fait appel à leur expertise en matière de droits des peuples autochtones, d’économie et de commerce durable pour souligner la nécessité et l’urgence de mettre un terme au soutien gouvernemental à l’industrie pétrolière et gazière, intrinsèquement destructrice. Nous vous présentons ci-dessous les points forts des commentaires de chaque porte-parole.


Eriel Tchekwie Deranger : Non au « redwashing » du pétrole et du gaz

Eriel Tchekwie Deranger est directrice générale d’Indigenous Climate Action et membre de la Première Nation Athabasca Chipewyan

Eriel Tchekwie Deranger a commencé la conférence en présentant une perspective historique essentielle qui place l’extraction du pétrole et du gaz au Canada dans le contexte de la colonisation. Elle a vivement critiqué ce qu’elle a appelé le « redwashing » de l’industrie, comme en témoignent les récents efforts du gouvernement fédéral pour encourager les partenariats avec les Premières Nations dans le cadre de projets pétroliers et gaziers. Selon elle, les subventions au pétrole et au gaz s’inscrivent dans la continuité du projet colonial du Canada, par lequel les peuples autochtones ont été assimilés et dépossédés de leurs terres et de leurs ressources.

« Au cours des 150 dernières années et avant cela, nous avons été contraints d’adopter et d’entrer dans le canoë des systèmes coloniaux plutôt que d’avoir le soutien nécessaire pour avoir notre propre canoë, soit nos propres systèmes développés et entretenus afin que nous puissions voyager ensemble. En réalité, ce pays doit cesser de subventionner le pétrole et le gaz et commencer à verser des dédommagements aux communautés autochtones pour les milliards et les milliards de dollars qui ont été détournés de nos territoires… »

🡆 Visionnez la présentation d’Eriel Tchekwie Deranger (en anglais seulement)


Renaud Gignac : faire pencher la balance en faveur de la science

Renaud Gignac est économiste, analyste climatique et conseiller principal auprès d’Investors for Paris Compliance

Renaud Gignac a expliqué comment le gouvernement ne parvient pas à éliminer ni à rendre compte de manière adéquate de l’ensemble des aides qu’il accorde à l’exploitation des combustibles fossiles. Citant l’étude des « effets rebonds » en économie, il a fait valoir que les mesures visant uniquement à réduire les émissions de l’industrie au stade de la production – telles que les subventions pour le captage et le stockage du carbone – risquent d’avoir l’effet inverse en provoquant une augmentation du volume de production global. Entre-temps, ces mesures ne font rien pour résoudre le problème beaucoup plus vaste des émissions libérées lors de la combustion des carburants.

Le gouvernement fournit des subventions supplémentaires, a-t-il noté, sous la forme d’exemptions au système de tarification industrielle du carbone, ce qui a permis aux grands émetteurs de ne payer en moyenne que cinq dollars la tonne à partir de 2021, alors que le taux nominal a été fixé à 30 dollars la tonne.

« Bien que la production de ressources naturelles soit de juridiction provinciale, rien n’empêche le gouvernement fédéral de faire preuve de transparence dans son approche, de se coller sur les données scientifiques et les recommandations de l’Agence internationale de l’énergie, en étant très clair à l’effet que, dans un monde carboneutre, la production du secteur du pétrole et gaz devra diminuer, et donc de s’assurer que des mesures fédérales n’auront pas pour effet d’encourager le maintien au même niveau ou encore l’augmentation de la production de pétrole et de gaz. »

🡆 Visionnez la présentation de Renaud Gignac et les diapositives qui l’accompagnent


David Wheeler : mettre fin à la « facilitation » de la croissance du pétrole et du gaz

David Wheeler est un expert mondial en matière de pratiques commerciales durables et un ancien membre du conseil consultatif d’Exportation et développement Canada sur la responsabilité sociale des entreprises

Se concentrant sur le rôle d’Exportation et développement Canada (EDC) dans le soutien à la croissance des combustibles fossiles, David Wheeler a souligné l’incohérence de l’approche gouvernementale en matière de politique climatique lorsqu’il s’agit de faire des choix qui permettent aux compagnies pétrolières et gazières de continuer à mener leurs activités comme si de rien n’était.

Il a vivement critiqué l’achat et l’expansion par Ottawa de l’oléoduc Trans Mountain, qu’il a qualifié de « désastre politique, environnemental et en matière de droits des Autochtones » et qui ne peuvent en aucun cas être conformes à l’Accord de Paris. Il a pointé du doigt un « trou béant » dans l’obligation de rendre des comptes concernant l’utilisation du Compte du Canada administré par EDC pour financer le projet, ce qui, selon lui, se traduira par une déduction d’au moins 16 milliards de dollars de l’argent des contribuables. Il a également mis en garde contre le non-respect des dispositions environnementales prévues par la Loi sur le développement des exportations.

« Si EDC devait faire état de ses prêts et garanties de prêts pour l’oléoduc Trans Mountain dans ses rapports du Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques (GTIFCC), cela entraînerait la chute de la société d’État. Les émissions de portée 3 – EDC serait responsable de chaque baril de pétrole ayant emprunté cet oléoduc et ayant été brûlé quelque part. D’une manière ou d’une autre, cet accord a échappé à l’examen des incidences sur le climat. (…) L’argent public ne doit plus être utilisé pour financer cette industrie (…). L’argent public ne doit pas servir à permettre à cette industrie de se développer, à la subventionner et à faire en sorte de réaliser des choses qui ne se produiraient pas autrement. C’est un scandale et cela doit cesser. »

🡆 Visionnez la présentation de David Wheeler et les diapositives qui l’accompagnent (en anglais seulement)

🡆 Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de son exposé écrit (en anglais seulement) :