Cet éditorial de Karen Hamilton, directrice d’Above Ground, a été publié dans La Presse le 30 août 2025.
Les expulsions récentes aux États-Unis ont été largement couvertes par les médias canadiens. On a notamment appris qu’un centre de détention surnommé « Alligator Alcatraz » est désormais en activité dans une région reculée des Everglades. Il est possible, cependant, que le public ne soit pas au courant du lien qui existe entre le Canada et ce tristement célèbre établissement. Une filiale de l’entreprise québécoise GardaWorld a en effet obtenu un contrat de sécurité pour ce complexe de Floride.
Bien que l’avenir du centre demeure incertain à la suite notamment d’un jugement qui ordonne sa fermeture, ce contrat a néanmoins lié GardaWorld à des politiques d’immigration de plus en plus cruelles et à des violations potentielles des droits de la personne. Pourtant, contrairement à ce que la majorité de la population canadienne pourrait penser, le Canada ne dispose pas de mécanismes de reddition de comptes efficaces pour les activités à l’étranger des entreprises d’ici.
Le Canada devrait adopter de toute urgence une loi obligeant les entreprises canadiennes à prévenir les violations des droits de la personne dans le cadre de leurs activités mondiales.
Le centre de détention de Floride est constitué de tentes érigées à la hâte sur un terrain d’atterrissage. Le site ne dispose d’aucune infrastructure permanente d’aqueduc, d’égout ou d’énergie. Il est entouré de milieux humides habités par des insectes et des animaux dangereux, dans la zone la plus propice aux ouragans du pays.
Cela soulève des préoccupations quant à la santé et à la sécurité des détenus et des travailleurs. Quelques jours après l’ouverture, les détenus se plaignaient déjà de conditions inhumaines et insalubres.
L’isolement du centre soulève également des enjeux de transparence et d’application pleine et entière du droit.
Le gouvernement de Floride n’a pas publié les noms des personnes détenues dans cet établissement. Des avocats déclarent avoir du mal à localiser leurs clients. Les législateurs de l’État ont été contraints d’effectuer des démarches en justice pour inspecter les lieux, n’obtenant qu’un accès limité. Ils ont signalé que les détenus sont enfermés à 32 dans des cages. L’un d’eux a qualifié l’établissement de camp d’internement.
Le centre se trouve également, malgré leur opposition, sur les terres ancestrales des Séminoles et des Miccosukee, ce que l’American Civil Liberties Union qualifie d’affront direct à leur souveraineté.
Pour des mécanismes de reddition de comptes efficaces
Les entreprises canadiennes ont la responsabilité de respecter les droits de la personne reconnus à l’échelle internationale, c’est-à-dire d’éviter de causer des violations ou d’y contribuer. Elles peuvent s’acquitter de cette responsabilité en exerçant une diligence raisonnable en matière de droits de la personne. Dans les contextes où le risque de violation des droits de la personne est élevé, une diligence raisonnable accrue est justifiée.
Le passé de GardaWorld autorise à se demander si l’entreprise a fait preuve de la diligence rigoureuse que mérite son implication dans ce cas.
En 2012 et en 2014, des membres du personnel de GardaWorld ont été emprisonnés en Afghanistan après avoir été surpris en possession de cargaisons de fusils d’assaut, sans permis.
En 2020, un reportage a révélé de nombreux accidents mortels impliquant les camions blindés de l’entreprise, des chauffeurs ayant déclaré que les camions n’étaient pas bien entretenus et qu’ils n’avaient pas reçu la formation appropriée.
L’entreprise a aussi réglé à l’amiable une plainte déposée en 2020 pour fraude à l’encontre du gouvernement américain l’accusant d’avoir falsifié les qualifications de ses employés à l’ambassade de Kaboul, ainsi qu’une plainte déposée en 2025 concernant la cybersécurité des données privées de ses employés.
Les multinationales canadiennes telles que GardaWorld exercent leurs activités dans des secteurs économiques et des zones géographiques présentant des risques importants de violation des droits de la personne.
Des experts de l’ONU demandent depuis des années au gouvernement canadien d’aller au-delà des mesures volontaires et d’adopter des mécanismes de reddition de comptes efficacess.
La France a adopté une loi qui oblige ses multinationales à prévenir les violations des droits de la personne, quel que soit le lieu où elles mènent leurs activités. Des lois similaires existent en Allemagne et sont en cours d’élaboration dans l’Union européenne, en Colombie, en Corée du Sud et ailleurs.
Ces lois obligent les sociétés mères à déterminer les risques en matière de droits de la personne et d’environnement pour l’ensemble de leurs chaînes d’approvisionnement, de les gérer et de prévenir les atteintes aux droits de la personne et à l’environnement. En cas de préjudice, elles doivent dédommager les victimes.
Une telle loi donnerait une crédibilité bien nécessaire à l’affirmation du gouvernement selon laquelle le Canada est un défenseur mondial des droits de la personne.
Le Réseau canadien sur la reddition de compte des entreprises demande depuis longtemps au Canada d’adopter une loi sur la diligence raisonnable en matière de droits de la personne et d’environnement, et a même élaboré une loi type à cet effet. Qu’Alligator Alcatraz reste ouverte ou non, l’exemple de GardaWorld illustre que le gouvernement canadien a de bonnes raisons d’aller de l’avant avec cette loi.