Le barrage d’Hidroituango est l’un des plus grands projets d’infrastructure en Amérique du Sud, une énorme entreprise d’ingénierie destinée à répondre à près d’un cinquième des besoins énergétiques de la Colombie. Cependant, ses nombreuses défaillances se sont avérées catastrophiques.

En 2018, l’immense structure a failli s’effondrer, provoquant une urgence nationale et forçant l’évacuation de dizaines de milliers de personnes. La société à l’origine du projet, Empresas Públicas de Medellín (EPM), fait l’objet d’une enquête pénale pour corruption et dommages environnementaux présumés dans le cadre de la construction du barrage.

Les avertissements de corruption et de dommages sociaux et environnementaux accompagnent l’entreprise depuis ses débuts. Pourtant, Exportation et développement Canada (EDC) a consenti un prêt de $466 millions à EPM, qui a servi à financer Hidroituango, le projet phare de l’entreprise.

Alertes précoces concernant les risques pour les droits de la personne 

« [L]orsque l’on considère les implications environnementales et socioculturelles pour les communautés des municipalités où [Hidroituango] est situé, les impacts sont désastreux ». [Traduction]

– Jorge Eliécer David Higuita, Crónicas de un inminente etnocidio en el cañón del río Cauca, p. 7 (2012)

Des collectivités locales s’opposent depuis longtemps au barrage, qui affecte des dizaines de milliers de personnes qui dépendent du fleuve Cauca, deuxième plus grand de la Colombie, pour gagner leur vie.

En 2012, un livre primé de l’anthropologue Jorge Eliécer David Higuita a mis en garde contre « l’ethnocide imminent » des Autochtones Nutabes de la région, en raison des dangers posés par le projet.

L’année suivante, des habitants dénonçaient des expulsions forcées affectant, éventuellement, des centaines de familles, et la perte de moyens de subsistance associée au projet. Au printemps, des centaines de personnes des communautés touchées ont marché jusqu’à Medellin, où elles ont occupé pendant plus de six mois un centre sportif en guise de protestation.

En dépit des avertissements et l'opposition locale, Exportation et développement Canada (EDC) a financé le mega-barrage désastreux Hidroituango en Colombie

Le graffiti local se lit comme suit: « EPM, moteur de la misère et de la destruction », Photo d’Agencia Prensa Rural, autorisation CC BY-NC-ND 2.0.

« Les opposants au développement d’Hidroituango ont été qualifiés à maintes reprises de guérilleros par les forces de sécurité (…) Les personnes qualifiées de collaborateurs de la guérilla ont souvent été la cible de violations des droits de la personne, notamment d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions et de déplacements forcés, ainsi que de menaces ».

– Amnistie internationale, « Action urgente », 2013

Les collectivités locales ont également indiqué que le projet exacerbait la violence dans le contexte du conflit armé qui sévit en Colombie depuis des décennies. En 2013, Amnistie internationale a averti que les habitants de la région qui s’opposaient au projet étaient qualifiés de guérilleros et pris pour cible par les forces de sécurité colombiennes. La coalition Movimiento Ríos Vivos Antioquia, qui regroupe des organisations de la société civile critiques à l’égard du barrage, a rapporté des cas de torture par les forces armées colombiennes, de détentions massives et de surveillance. Deux de ses membres ont été assassinés cette année-là. L’ONG suédoise Swedwatch a confirmé l’existence d’une série de menaces et d’abus à l’encontre de la population locale par le personnel de sécurité privée et publique chargé de garder le site.

Toute cette information était publique bien avant qu’EDC n’approuve son prêt à EPM en 2016.

Année 2012: un processus d’appel d’offres entaché de controverses 

Des soupçons généralisés de corruption sont apparus dès le début du projet. En 2012, EPM a attribué le contrat de construction du barrage au consortium CCC Ituango, dirigé par la société brésilienne Camargo Corrêa. Les médias colombiens ont rapporté de nombreuses plaintes émanant d’entreprises concurrentes et de responsables politiques régionaux qui ont allégué que le processus d’appel d’offres était biaisé en faveur de CCC Ituango.

Un certain nombre d’entreprises ont choisi de ne pas participer au concours parce qu’elles le croyaient truqué. Elles ont signalé la soumission irréaliste de CCC Ituango, les modifications de dernière minute apportées aux critères d’appel d’offres qui ont disqualifié bon nombre de ses concurrents, ainsi qu’un conflit d’intérêts qui a fait l’objet d’une controverse nationale. Le groupe anti-corruption Virtual Transparency a publié un rapport en 2012 qui demandait l’exclusion de CCC Ituango du processus d’appel d’offres.

Peu après avoir remporté le contrat, Camargo Corrêa a été identifié comme une des principales figures du scandale de corruption Lava Jato au Brésil, le plus grand scandale de l’histoire du pays. En 2015, trois des dirigeants de la société ont été reconnus coupables de corruption et de blanchiment d’argent au Brésil, et l’entreprise a reconnu son rôle dans un important cartel de truquage d’appels d’offres et de corruption.

Le maire de Medellin, la ville à laquelle EPM appartient, a réagi à ces événements au début de 2017 en demandant publiquement la tenue d’une enquête sur le processus d’appel d’offres d’EPM. Le procureur général colombien n’a pas tardé à s’atteler à la tâche.

Quelques mois plus tard, l’organisme de crédit à l’exportation du Canada a prolongé la durée de son prêt à EPM.

Le plan téméraire d’EPM pour accélérer les travaux

EPM a connu d’importants retards dans l’échéancier du projet dès 2013. La société a alors pris des mesures pour accélérer les travaux en ajoutant un troisième tunnel de dérivation des eaux, malgré les avertissements du comité consultatif technique du projet relatives à la sécurité et à l’environnement. Selon le contrôleur général de la Colombie, l’approbation par EPM de la construction du tunnel en 2015 était illégale, puisqu’elle a eu lieu plus d’un an avant que l’entreprise n’obtienne la licence requise auprès des autorités environnementales. L’organisme d’attribution des permis environnementaux lui a depuis imposé des amendes de plus de 3,4 millions de dollars pour cette infraction ainsi que pour d’autres.

En mai 2018, l’obstruction et l’effondrement subséquent du tunnel du barrage ont failli faire rompre le barrage, mettant en danger des dizaines de milliers de personnes. Lors des inondations qui ont suivi, un village a été rasé et d’importantes infrastructures publiques ont été détruites.

Le prix à payer pour des avertissements ignorés

Plus d’un an après le quasi-effondrement du barrage en 2018, la crise structurelle n’a pas encore été résolue. Des milliers de personnes évacuées au printemps dernier ont attendu plus d’un an avant d’être autorisées à rentrer chez elles en juillet 2019. Elles restent sur un pied d’alerte en raison du risque de nouvelles évacuations.

« Le fleuve Cauca est presque asséché et plusieurs croient que les dégâts sont irréparables ». [Traduction]

Fernando Carrillo, procureur général

« Le fleuve Cauca se meurt à un rythme étonnant (…) Les experts ont découvert des poissons affamés par le manque de nutriments, ce qui affecte la population ». [Traduction]

Néstor Humberto Martínez, ancien procureur général

En février 2019, la crise structurelle a poussé EPM à fermer deux vannes, paralysant 80 % du débit du fleuve Cauca et tuant des dizaines de milliers de poissons. Selon le procureur général, le résultat a été une « urgence environnementale » qui a mis en péril la subsistance, la santé et les moyens d’existence de dizaines de milliers de personnes.

Le procureur général de la Colombie a ouvert une enquête criminelle sur les dommages environnementaux causés par le barrage. En 2018, le contrôleur général du pays a publié un rapport cinglant selon lequel EPM avait aménagé le barrage dans une zone « à haut risque », sans les études et les plans techniques requis. Il affirme que les processus de délivrance de permis environnementaux et de construction d’Hidroituango sont entachés d’irrégularités, dont beaucoup, si elles sont prouvées par les procureurs, sont passibles de sanctions pénales.

En outre, deux autres dirigeants communautaires qui s’opposaient au projet ont été assassinés en 2018.

Au début de 2019, le procureur général a porté des accusations criminelles contre un ancien cadre supérieur d’EPM pour des manquements liés à la contractation. Les accusations sont liées à des enquêtes en cours sur des pots-de-vin présumés versés à des fonctionnaires dans le cadre du processus d’appel d’offres pour la construction du barrage.

Le contrôleur général estime que la catastrophe du barrage a coûté 1,6 milliard de dollars au Trésor public à ce jour. Il affirme que les dommages sociaux et environnementaux causés par le projet sont, en revanche, « incalculables ».

Publié le 15 juillet 2019. Mis à jour le 23 septembre 2019

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